Petite grammaire métaphorique

Aimez-vous la grammaire ?

Voilà bien longtemps que je ne pose plus la question à mes contemporains : dans les soirées, cela retire immédiatement de la crédibilité à mes compétences sociales. Et dans une classe, dire que je n’ai jamais reçu une réponse positive est un euphémisme… tout du moins, en début d’année.
La grammaire évoque chez l’individu moyen le souvenir d’une tâche dénuée d’intérêt, et souvent de sens. Le problème récurrent de la grammaire est qu’elle ne suscite pas naturellement l’émotion.

Voici résumé ce qui m’a poussé à écrire cette courte nouvelle Charlotte au pays des mots – Petite grammaire métaphorique : instiller de l’émotion dans ce qui, pour beaucoup, n’en contient pas. Comme Alice dans le trou du lapin, Charlotte tombe dans son livre de grammaire ; elle se retrouve au milieu d’un univers peuplé de mots : les noms règnent en monarques sur la majorité du pays. Heureux ou non, on n’a pas le choix, on s’accorde avec eux (en genre et en nombre).  C’est d’ailleurs pour cela que l’adverbe se rebiffe : servir les noms, ça va bien pour les articles, ces mots sans âme. C’est même acceptable pour les pronoms, ces enveloppes vides qui se nourrissent du sens des autres. Mais les adjectifs méritent mieux que cette liberté surveillée.

En suivant l’adverbe dans sa mission d’espionnage, Charlotte va se retrouver à la frontière entre la nature et la fonction – là où les mots s’organisent en phrases, pour en subordonner d’autres. Et lorsque la guerre de conquête éclate, et qu’on déploie pronoms relatifs et conjonctions de subordination , Charlotte tourne le dos au chaos et s’enfuit, un verbe serré contre son cœur ; un bébé, qu’elle ramène à la pouponnière. Elle y est accueillie par les deux auxiliaires responsables de l’endroit, qui lui présentent avec fierté l’organisation impeccable des lieux ; les petits pensionnaires sont répartis en trois dortoirs: ceux du premier groupe ont tous un –er de famille. Ceux du deuxième groupe sont, eux aussi, conventionnels. Mais ceux du troisième groupe, en revanche, sont uniques et inattendus. Les auxiliaires ne les apprécient guère car ils sont difficiles à élever : beaucoup sont chétifs et souffreteux, souvent incapables de se joindre aux autres pour la promenade quotidienne, parce que le temps ne leur convient pas –un barbarisme est si vite arrivé ! Pourtant Charlotte les trouve envoûtants, avec leurs formes inattendues, douces à l’oreille et longues en bouche.
C’est justement en suivant la promenade de ces petits délicats, dans un temps du subjonctif passé aux couleurs sépia, qu’elle retrouvera le chemin de chez elle. Elle utilisera pour cela le plus grand convoyeur de message jamais inventé dans son monde : son téléphone portable. Mais au pays des mots, ce n’est pas les lettres qui forment les mots, mais les émotions ; elle sauve « que je revienne » d’une situation dangereuse et photographie le petit verbe abandonné dans ses bras… et c’est en retour « que je revienne » qui la sauve.

Nous exprimons des mots autant qu’ils nous expriment.

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