Le cours en ligne : ni cours, ni manuel (1/2)

Le milieu de l’éducation se réveille lentement à l’inévitable réalité de l’impact d’Internet sur sa pratique. Si certains ministères, comme celui de l’Ontario (Canada) poussent pour que le Web 2 fasse partie intégrante de la pratique de classe, ce n’est évidemment pas la norme. Par contre, l’école dans sa globalité voit l’intérêt des cours en ligne, et il y a une sorte de frénésie à rendre les cursus multimédia.

Mais qu’est-ce, au juste, qu’un cours en ligne ? Un manuel scolaire avec un support différent ?

Depuis l’année dernière, il se trouve que je fais du design pédagogique multimédia. En bon français, je récupère des cours papier-crayon rédigés par un enseignant, à partir desquels je crée la maquette d’une interface multimédia et un storyboard. Ce storyboard sera à terme développé par une équipe multimédia. Le produit fini, appelé OAI (Objet d’Apprentissage Interactif) devra pouvoir être utilisé par un élève sans aucune aide ni supervision de l’enseignant, éventuellement hors de tout contexte de classe.

C’est là-dessus que repose la spécificité de l’objet d’apprentissage interactif : contrairement au manuel scolaire, qui est un support au cours, l’OAI doit être « pédagogiquement autonome ». II doit également provoquer à lui tout seul la motivation de l’élève –puisque personne n’est là pour lui dire de travailler ou pour relancer son intérêt.

Un objet « pédagogiquement autonome »

Enseignants, pensez au nombre de fois que vous reformulez un concept, que vous réexpliquez, que vous commentez un corrigé pour que chacun comprenne –que vous donnez un exercice complémentaire au vu des difficultés des élèves ; vous faites cela au fur et à mesure que le cours se déroule ; vous vous adaptez aux défis spécifiques de votre public ; vous êtes dans l’ici et maintenant.

Dans un cours en ligne, tout ceci doit être anticipé, puisque cela doit être programmé ; une activité en ligne doit faire l’anticipation exhaustive de tous les cas de figures -tous les pièges possibles, toutes les lacunes, toutes les incompréhensions sur lesquels l’élève pourrait buter. Et pour chacun, une réponse doit être développée et intégrée.

Une autre chose dont un OAI ne peut faire l’économie, c’est celle d’une structure parfaite et explicite.

Je vais ici faire un détour vers les sciences de l’éducation, et plus particulièrement cette excellente vidéo de Stéphane Bonnéry. Ce chercheur de Paris VII argue que les cours, tels qu’ils sont dispensés quotidiennement en France –tels que le ministère de l’éducation nationale les demande- est pensé pour une certaine catégorie d’élèves : les élèves « connivents », c’est-à-dire ceux qui comprennent ce qui n’est pas dit.

Il conte l’anecdote ordinaire suivante, à laquelle il a assisté : lors d’une leçon sur les mots masculins et féminins en –té –tié et –ée, une enseignante distribue une feuille sur laquelle il y a :

–       Une liste de mots en –té –tié et –ée

–       Un tableau (terminaisons x genre) avec la consigne : Place tous les mots dans le tableau.

–       Des règles de grammaire à compléter sur les mots finissant en –té –tié et –ée selon leur genre. La consigne est : Complète les énoncés suivants.

Ce processus, par ailleurs tout-à-fait en accord avec les directives éducatives du ministère (on fait bien manipuler l’élève), est critiqué violemment par Bonnéry : la manipulation, dit-il, devient le focus, alors que le processus de construction du savoir –qui est la raison première de la manipulation- est passé sous silence. En effet, si vous reprenez ce qui est donné à l’élève, on ne lui dit nulle part la teneur de ce qu’il cherche à découvrir –un peu comme si vous réalisiez une recette de cuisine rien qu’avec les instructions, mais sans savoir si vous êtes en train de concocter un plat principal ou un dessert.

Et de fait, l’élève qui réussit l’exercice est celle qui va d’abord en chercher le but : elle regarde les énoncés à trous et comprend qu’elle est en fait à la recherche d’une règle de grammaire. De par ces textes à trous, elle infère qu’elle doit faire attention à regrouper les mots selon leurs terminaisons particulières, et pas simplement en vrac dans les cases.

Or, les élèves capables d’expliciter ainsi les sauts cognitifs sont des élèves venant de milieux où les parents ont fait des études.

La conclusion de Bonnéry est que quand, à l’école, « on évalue ce qui n’est pas enseigné, on évalue les familles », c’est à dire qu’on ne peut faire que reproduire les inégalités sociales. Le modèle d’élève vers lequel l’école devrait tendre, c’est « celui qui n’a que l’école pour apprendre l’école. »

Bon, et bien bonne nouvelle : un cours autonome en ligne ne peut faire l’économie d’une structure parfaitement explicite.

Lorsque vous « abandonnez » un élève devant une activité découpée en écrans successifs, si chaque moment n’a pas été situé par rapport à un but global, et sa démarche explicitement articulée par rapport au moment suivant, vous allez rapidement faire de votre élève un Gargantua de l’époque Thubal Holoferne

… et cet élève ne tardera pas à décrocher, l’intérêt n’étant pas suffisant pour créer la motivation.

la suite bientôt 🙂

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