S’il te plaît, dessine-moi un enseignant ! (2/2)

Rappel : Georges Siemens a publié récemment un billet intéressant sur les compétences qu’un éducateur actuel devrait posséder. J’ai eu envie de le résumer (en français), et de le compléter de mes observations et remarques.
Dans ce qui suit, le texte en italiques représente mes commentaires. Le reste est une traduction littérale (parfois résumée) des propos de Siemens.

5- Le jeu : L’expérimentation (voir point 2) est une activité intentionnelle. Le jeu, par contraste, est une exploration aléatoire sans but, ce qui en fait une activité parfaite pour la sérendipité. Le jeu, qu’il soit formel (PS3/XBox/WoW) ou informel, est flexible, personnel, et engageant.  On ne joue pas assez.

Le jeu est très rarement une exploration aléatoire, et spécialement lorsqu’on atteint l’âge adulte. Chez l’adulte, jouer sans but s’appelle “socialiser” –zut, c’est encore un but !

La sérendipité est une notion que je considère particulièrment importante dans la constitution d’un corpus de connaissances personnel. C’est ce qui assure son unicité par rapport à celui du voisin, et assure la promotion de la diversité des idées. La sérendipité telle que je la pratique est opposée à ce que décrit Siemens : j’ai un but en tête : me documenter sur x, et au hasard du Net un article totalement étranger à mon champ d’étude vient me faire réfléchir différemment à mon sujet, et voir “des connexions là où aucune n’existaient précédemment” (pour reprendre le sous-titre du blogue de danah boyd ).
L’école ne se laisse que très rarement aller à la sérendipité ; élèves et éducateurs suivent un programme dans lesquelles les questions et les réponses sont largement pré-établies. Les meilleurs éducateurs sont ceux qui sont capable de voir la sérendipité lorsqu’elle se présente dans leur classe –ce que les anglo-saxons appellent les “teachable moments”.
Un exemple que j’ai déjà cité ici :
« Je suis pas fière d’être française ! » dit Esmeralda, une ado maghrebine, dans le film Entre les murs, de Laurent Cantet. Cette remarque est proférée au milieu d’un cours de français portant sur l’autoportrait –du sur-mesure ! C’aurait pu être perçu par l’enseignant comme un moment de sérendipité, l’occasion de faire réfléchir cette classe multiethnique à ce que c’est pour eux qu’être fançais ; leur donner à voir que, s’ils ont la nationalité française, ils sont de facto partie-prenante dans la constitution de l’identité française. Soyons fous : cela aurait même pu déboucher sur un exercice de démocratie pratique, où les jeunes auraient ultimement posté leurs réflexions sur le site du débat sur l’identité nationale .
Ce ne fut pas le cas.

6- Développement de la capacité pour la complexité : Lorsque de multiples agents interagissent, l’issue est incertaine. Si l’on est incapable de prendre en compte la complexité dans la planification organisationnelle, dans la préparation des enseignants ou la planification des affaires, la frustration n’est jamais loin. Ce serait bien si le monde était compliqué –comme un puzzle dont chaque pièce a une place ; mais ce n’est pas le cas. Le monde est complexe –comme un système météorologique.  Malheureusement, la complexité n’a pas été intrinsèquement intégrée au système éducatif. On y cherche des « bonnes réponses générales » plutôt que des « bonnes réponses contextualisées». C’est pourquoi les éducateurs recherchent souvent des modèles (tels que les styles d’apprentissage ou les compétences pour le 21ème siècle) qui donnent l’apparent contrôle d’un phénomène complexe, mais qui se révèlent moins qu’utiles. La plupart des réponses n’existent pas avant qu’on soit confronté à la situation.

Commençons par le « coup de griffe » de Siemens pour les compétences pour le 21ème siècle : je ne les vois pas comme des formules, mais plutôt, justement, comme des « réponses contextualisées ». Lorsque Ken Robinson parle de développer la créativité des élèves, il inscrit cela dans le contexte actuel d’une accélération du changement. La créativité,  qualité importante pour développer (agréablement) son adaptabilité, n’est pas « nouvelle ». Elle n’a simplement pas été exploitée systématiquement jusqu’ici par le système scolaire, parce que le contexte n’en imposait pas l’urgence. Le meilleur texte qu’il m’ait été donné de lire sur le sujet des « compétences pour le 21ème siècle » est celui de A. Rotherham et D. Willingham, 21st century Skills : Not New But a Worthy Challenge
(article en anglais)

Le métier d’enseignant est intrinsèquement complexe. Le présenter autrement est non seulement un leurre, mais une catastrophe ; en France, malheureusement, c’est le cas :  depuis la réforme du Master, les futurs enseignants sont formés à leurs matières respectives, mais plus aucunement à la gestion de la dynamique de classe. Retirer l’élève de la dimension d’enseignement, c’est retirer la complexité de l’équation… Le problème, c’est que sur le terrain, la complexité demeure, et laisse le nouvel enseignant extrêmement démuni et vulnérable.

Au niveau de l’apprenant, la complexité n’est certes pas « intrinsèquement intégrée au système éducatif. » Siemens note qu’on y cherche des « bonnes réponses générales » plutôt que des « bonnes réponses contextualisées». J’irais plus loin en disant qu’un système éducatif complexe devrait avant tout pousser l’apprenant à se poser des questions. Une question est un mouvement depuis ce qu’on sait vers ce que l’on ne sait pas.  Lorsqu’elle émane de l’apprenant, une question est le fil qui lui permet de tisser un nouvelle connaissance à ses connaissances antérieures. Commencer par des questions est une façon de s’assurer que l’apprenant est dans sa zone proximale de développement (Vygotsky).

Selon moi, la façon la plus simple et la plus  « organique » d’intégrer la complexité au système éducatif, c’est d’ouvrir le curriculum plutôt que de continuer à épeler le moindre contenu d’apprentissage -de procéder à la manière de l’Aviateur dans Le petit prince : « « Ça c’est la caisse. L’éducation que tu veux est dedans. » En d’autres termes, faire ce que Web 2 fait avec brio : créer des cadres, des outils ouverts et souples que les utilisateurs s’approprient à la fois grâce au contenu qu’ils y mettent, et grâce aux pratiques qu’ils y développent par exaptation .

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