S’il te plaît, dessine-moi un enseignant ! (1/2)

Georges Siemens a publié récemment un billet intéressant (« It’s new! It’s new!« ) sur les compétences qu’un éducateur actuel devrait posséder. J’ai eu envie de le résumer (en français), et de le compléter de mes observations et remarques.
Dans ce qui suit, le texte en italiques représente mes commentaires. Le reste est une traduction (parfois résumée) des propos de Siemens.

Georges Siemens commence son billet par s’élever contre une certaine tendance de l’éducation actuelle à définir les compétences du 21ème siècle comme visant à équiper l’apprenant pour des « métiers qui n’ont pas encore été créés, utilisant des technologies qui n’ont pas encore été inventés, afin de résoudre des problèmes qu’on ne peut déjà anticiper. »
Ce type de discours, accepté par l’OCDE, et symbolisé par le message « émotionnel et feel-good » de Ken Robinson, est jugé par Siemens comme dangereux sur le long terme car il le voit comme une réaction à l’éducation existante plutôt qu’un modèle holistique de ce que cela produira à l’avenir.

Selon moi, la vision de Robinson n’est en rien incompatible avec celle de Siemens –d’ailleurs lui-même parle de création par la suite. L’énorme force du discours de Robinson, et celle qui lui a valu son immense succès,  c’est qu’il donne une vision de l’éducation du futur ; il plante les bases d’une révolution dont tout le monde a ressenti émotionnellement (et personnellement) le besoin au moins une fois dans sa vie.  Ceci est un puissant motivateur de changement et c’est tant mieux, car si l’on veut transformer le paradigme scolaire, on a besoin de toutes les bonnes volontés.

Siemens répertorie six compétences à son avis essentielles pour l’éducateur d’aujourd’hui :

1- La compétence technique : Un éducateur se doit de connaître la technologie de son époque (que celle-ci soit un tableau noir, une ardoise, un ordinateur, un Smart board, etc.) Ces outils ne sont pas neutres, ils reflètent les idéologies du concepteur, et permettent de déterminer le potentiel d’action permis par l’enseignant ou l’élève.
A notre époque comme à la précédente, « le medium est le message » 😉 C’est pourquoi je reste toujours à être convaincue par l’intérêt profond du Smart Board, qui me paraît conserver l’architecture traditionnelle de la classe en dirigeant l’attention vers un seul point focal organisé par l’enseignant.


2- L’expérimentation : chaque enseignant/éducateur devrait se percevoir comme un chercheur. La dynamique d’une classe varie du tout au tout selon les connaissances des apprenants, leur culture, le contenu, la langue et le statut socio-économique. Il n’existe aucun modèle qui rende compte de toutes ces variables. Les éducateurs devraient constamment expérimenter avec les nouvelles technologies et pédagogies, afin d’ajuster leur approche à des contextes toujours changeants.
L’expérimentation est certainement la capacité centrale qu’un éducateur doit posséder. S’il n’aborde pas sa pratique dans l’optique d’une constante recherche-action, il passe à côté de l’essentiel de son métier : créer un enseignement qui fasse sens pour chaque apprenant, quelles que soient son origine, ses connaissances ou sa motivation de départ.
Sans expérimentation, pas de compétence technique (1) -et peu de chances pour l’éducateur de développer chez ses élèves « une capacité pour la complexité » (6) s’il n’en est pas capable lui-même.


3- Autonomie : Le but le plus important de tout éducateur est de développer l’autonomie de l’apprenant. Les apprenants ont besoin de ressentir la valeur des contrôle, choix et action personnels. Dans nos cours ouverts en ligne, le plus grand défi que nous avons rencontré est le fait d’assumer que les enseignants devraient effectuer certaines tâches (organiser du contenu, structurer l’activité d’apprentissage, définir certains domaines de savoirs accessibles), et les apprenants devraient en effectuer d’autres (réciter, répéter, répondre). De même que tout éducateur est un chercheur, chaque étudiant doit être un enseignant –en explorant, s’engageant dans son propre apprentissage, et le définissant.

Ceci implique un changement dans les statuts respectifs des enseignants et des apprenants. Cela se fera (se fait) avec difficulté, tant chez les enseignants que chez les élèves.
Un exemple tiré de mon vécu d’enseignante: il y a quelques années, l’une de mes classes était en constante opposition avec moi. J’enseignais précédemment à des jeunes en difficulté scolaire et eux, étaient « normaux ». Ils ne faisaient donc pas confiance à mon enseignement, et me le faisaient savoir haut et fort : « Les cours que vous nous faites, on pourrait en faire des bien mieux ! » OK, défi relevé. Je les ai conviés à me prouver qu’il « pouvaient en faire des bien mieux » en prenant tour à tour la charge de faire cours à leurs camarades. Je leur fournissais les points à aborder, et à eux de trouver le contenu, de le structurer, et de le rendre intéressant.
Les jeunes s’en sont extrêmement bien sortis, travaillant (et retenant) bien plus que si je leur avait fourni le contenu moi-même. Peu m’importait que dans leur tête, la motivation leur soit venue de la volonté de montrer qu’ils pouvaient faire mieux que moi. Mon but ultime était de leur inculquer l’autonomie, et il était atteint.
C’est pourquoi la réaction de mon directeur, que j’avais convié à un de ces cours dirigés par les jeunes, n’a pas laissé de me surprendre : « C’est extrêmement dangereux ce que vous faites là ! Tout-à-coup, les jeunes vont réaliser qu’il n’ont pas besoin de vous, et alors… »
Changement de statut difficile pour les éducateurs, donc.
… Et pour les apprenants aussi ; quelques exemples pris parmi d’autres : « Madame, pourquoi on fait pas un cours normal ??? » C’est ainsi qu’a débuté la matinée du 10 novembre dernier, pour Caroline Jouneau-Sion –et elle a passé sa journée à se justifier. Et l’enseignement supérieur n’est pas mieux loti : Mike Wesch décrit le même type de problème avec son amphi d’anthropologie (Anti-teaching : confronting the crisis of significance ).

Une autre remarque : de nos jours, l’autonmie est, paradoxalement, étroitement liée aux aspects sociaux de l’apprentissage : le fait d’avoir développé un solide Réseau personnel d’apprentissage (PLN) dans vos domaines d’intérêt vous rend plus autonome. Mais pour pouvoir développer ce Réseau, il vous faut aussi donner –c’est-à-dire jouer à votre tour le rôle d’enseignant pour votre réseau. (et cela est vrai aussi bien pour les enseignants, essayant de rester à jour dans la mutualisation de leurs pratiques, que pour les élèves).


La suite demain (…)

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