From « Another Brick in the Wall » to « The Hole in the Wall » : Comment Internet libère l’éducation de la scolarisation

Petit exercice d’affûtage intellectuel : dans les deux exemples ci-dessous, pouvez-vous trouver quelles sont les deux notions distinctes qui sont utilisées comme synonymes ?

Exemple 1 : Dans son Rapport mondial de suivi de l’EPT (éducation pour tous), l’UNESCO présente les « Nouveaux chiffres sur l’aide à l’éducation » en illustrant son propos par la photo d’une classe, quelque part en Afrique. Dans la marge, un titre indique : « 32 millions d’enfants exclus de l’école en Afrique subsaharienne ».

Exemple 2 : L’article 28 de la Convention internationale des droits de l’enfant stipule que l’éducation des enfants est un droit ; dans cette optique,  les états signataires de la convention

a) (…)  « rendent l’enseignement primaire obligatoire et gratuit pour tous ;

b) Ils encouragent l’organisation de différentes formes d’enseignement secondaire, tant général que professionnel, (…) »

Réponse : les deux notions distinctes utilisées comme synonymes étaient « Éducation » et « Scolarisation » -c’est vrai que le titre de ce billet vous mettait largement sur la voie, mais sans lui, il est possible que vous auriez eu du mal à vous en rendre compte tant, dans l’imaginaire collectif comme dans le discours officiel, éducation et scolarisation ne font qu’un : éduquer un enfant, c’est le scolariser – et notons au passage que la réciproque est également tenue pour vraie : scolariser un enfant, c’est l’éduquer.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce deuxième point, mais comme il s’agirait essentiellement d’une critique de l’école, je préfère focaliser ici la discussion sur la première assertion généralement beaucoup moins débattue :

« Éduquer un enfant, c’est le scolariser »

Pour qui a un tant soit peu étudié l’ethnologie -et par là fait l’expérience de la multitude des façons d’être humain-, il est frappant de constater comment le modèle scolaire, avec son unité-classe, son enseignant détenteur de savoir, son découpage par matières (et jusqu’à la hiérarchisation des matières, voir Ken Robinson), s’est imposée de manière globale et incontestée comme la seule solution à l’éducation –même si cela implique une ségrégation des classes d’âge  dans des sociétés qui ne la pratiquaient pas jusque là.

Lorsqu’un modèle est ainsi accepté de manière aussi unanime, on comprend que cela puisse freiner l’émergence d’autres avenues éducatives. Les idées d’Ivan Illich et sa Société sans école (Unschooling society) sont restées à l’état d’idées ; le « unschooling », qui consiste à attendre que la demande éducative vienne de l’enfant lui-même pour l’y accompagner, a de quoi rendre nerveux un parent normalement constitué : si un enfant a la possibilité de jouer à des jeux vidéo toute la journée, va-t-il réellement décoller de sa Playstation pour commencer à explorer volontairement d’autres avenues éducatives ? Est-ce responsable de faire courir à son enfant le risque d’une éducation qui n’est pas validée socialement ?

Il est donc peu étonnant qu’en matière d’alternative à la scolarisation, l’innovation ait finalement émergé d’un continent où la scolarisation est seulement l’apanage d’une minorité – à savoir l’Inde.

En voici l’histoire.

L’ordinateur est un aimant à enfants : c’est en partant de cette observation simple que le Docteur Sugata Mitra, cognitiviste et chercheur en éducation  a décidé d’encastrer un ordinateur dans le mur d’un bidonville de Kalkaji, New Delhi. L’ordinateur est connecté à l’Internet haute vitesse, et les enfants peuvent s’en servir comme ils veulent. « Comme ils veulent » est l’expression juste, car il n’y a aucun adulte pour leur expliquer quoi que ce soit. L’hypothèse de Mitra est la suivante : « Tout groupe d’enfants a la capacité d’acquérir les compétences informatiques de base par apprentissage incident, dans la mesure où les apprenants ont accès à un poste informatique proposant du contenu divertissant et motivant, et un accompagnement humain minimal. »

L’expérience de Mitra fut un succès, l’hypothèse largement confirmée, au point qu’on commença à installer des ordinateurs en accès libre dans d’autres bidonvilles.  Le projet devint une entreprise, désormais connue sous le nom de Hole-in-the-Wall Education Ltd (HiWEL).

Mais peut-on réellement tout apprendre sans enseignant ? Le but de Mitra était à présent de tester les limites de son dispositif. Mitra mit la barre haute : « Est-il possible pour des enfants de douze ans parlant seulement le Tamil d’acquérir par eux-mêmes des notions de biotechnologie présentées en anglais ? »

De son propre aveu, Mitra pensait faire ici la démonstration que certains sujets sont trop complexes pour qu’il puisse y avoir apprentissage sans enseignement : « Je pensais que j’allais les (pré) tester, ils auraient zéro, je leur fournirais du matériel, je reviendrais les tester, ils auraient à nouveau zéro, et je pourrais dire : oui, nous avons besoin d’enseignants pour certaines choses. »

26 enfants livrés à eux-mêmes, des postes informatiques délivrant du matériel multimédia relatif à la biologie, deux mois pour faire du sens avec ce contenu en langue étrangère –sans aucune supervision adulte. Et après deux mois, la question fatidique du Dr Mira aux enfants, soudainement très silencieux :

–       Alors, est-ce que vous avez compris quelque chose ?

–       Non, rien…

–       Combien de temps avez-vous pratiqué avant de décider que vous n’y compreniez rien ?

–       Oh, nous avons pratiqué tous les jours !

–       Comment, pendant deux mois, vous avez regardé quelque chose que vous ne compreniez pas ?

À ce point une fillette de 12 ans lève la main, et dit, littéralement :

–       Mis à part le fait que la réplication inexacte des molécules d’ADN est la cause des maladies génétiques,  nous n’avons rien compris d’autre. »

Vieille de trois ans, cette expérience vient seulement d’être publiée dans le British Journal of Educational technology . L’histoire ressemble trop à un conte de fée pour qu’un journal réputé le publie à la légère.

C’est vrai qu’il y a de quoi être saisi par ce côté « miraculeux » de l’expérience ; c’est qu’elle remet en cause ce qu’on tenait pour incontournable dans l’éducation : qu’il n’y a pas de connaissance profonde sans enseignement. Mitra, lui, pose les jalons d’une nouvelle appréhension de l’éducation :

« L’éducation est un système auto-organisé, où l’apprentissage est un phénomène émergent »

En fait, l’idée que l’apprentissage est un phénomène émergent n’est pas neuve : Piaget et Chomsky, pour ne citer qu’eux, ont montré comment le cerveau humain est une machine à faire du sens. Cependant, dans le monde d’avant Internet, cet « apprentissage spontané » ne traitait que la réalité immédiate, que ce soit la langue maternelle dans le cas de la grammaire générative, ou le monde physique pour les diverses conservations et opérations mises en évidence par Piaget. Dans des conditions normales, les connaissances moins « basiques » n’étaient pas expérimentables : on peut faire l’expérience de la conservation de la matière en faisant de la pâte à tarte dans la cuisine familiale.  Mais on ne peut pas faire l’expérience de la façon dont les neurones miroirs sont activés chez une personne qui en voit une autre pleurer, ou rire, ou bailler. À ce niveau, l’apprentissage devait céder la place à l’enseignement, et l’éducation prenait la forme de scolarisation.

Oui mais voilà : avec Internet, on peut faire l’expérience de la façon dont les neurones miroirs sont activés. On peut même en faire l’expérience multimédia. Grâce à la structure non linéaire de la Grande Toile (hyperliens, recherche par mots-clé), on peut aussi compléter sa recherche sur les neurones miroirs, et découvrir ainsi qu’ils sont à la racine de l’empathie. En permettant à l’apprenant d’insérer sa connaissance dans un réseau de connaissances connexes, l’éducation se fait en profondeur, et en cohérence avec le questionnement particulier de l’apprenant.

L’apprentissage est social

Dans l’expérience Hole in the Wall, il n’est pas question d’avoir un ordinateur par enfant- la situation économique ne le permet évidemment pas. L’approche occidentale a tendance à considérer cela comme un désavantage (Cf. Des initiatives comme One Laptop Per Child). Mais est-ce réellement le cas ? Avec quatre, cinq enfants autour d’un même ordinateur, l’apprentissage se fait socialement –et de façon ludique. Mitra indique à plusieurs reprises que spontanément, un enfant qui « a compris quelque chose » prend le rôle de tuteur envers les autres.  Et chaque enseignant sait qu’un élève capable d’expliquer un concept à un autre élève démontre une maîtrise du concept bien plus grande que celui qui se contente d’avoir compris. Apprendre en groupe autour d’un même ordinateur, dans un contexte où tous les apprenants sont égaux, ouvre la voie au tutorat spontané ; et il ouvre aussi la voie à la négociation sociale du sens –c’est le conflit socio-cognitif, mis en évidence pas Vygotskyet repris par Doise et Mugny : « (…) l’interaction sociale est constructive dans la mesure où elle introduit une confrontation entre les conceptions divergentes. Un premier déséquilibre interindividuel apparaît au sein du groupe puisque chaque élève est confronté à des points de vue divergents. Il prend ainsi conscience de sa propre pensée par rapport à celle des autres. Ce qui provoque un deuxième déséquilibre de nature intra-individuelle : l’apprenant est amené à reconsidérer, en même temps, ses propres représentations et celles de s autres pour reconstruire un nouveau savoir. »

La notion de « minimally invasive education », mise en œuvre de façon concrète dans The Hole in the Wall, n’aurait pas été envisageable avant Internet : il fallait d’abord que le monde se dote d’un système centralisant le savoir humain, l’inter-reliant, le rendant « recherchable », et surtout le rendant accessible à tous -bref, le dotant des mêmes qualités par lesquelles nous appréhendons le monde réel.

Mais paradoxalement, The Hole in the Wall remet aussi à sa place Internet dans le processus éducatif : cette expérience nous confirme qu’en matière d’apprentissage, c’est bien le cerveau qui est l’outil : Internet fournit à l’état brut, « naturel » et raisonnablement chaotique, la matière sur laquelle l’outil-cerveau s’exerce.

Et l’expérience nous confirme également c’est que l’apprentissage est social : il naît de la confrontation de sa propre réalité, de ses propres croyances, à celles des autres.

Une remarque en passant : cette expérience nous permet justement de confronter nos propres croyances en matière d’éducation scolaire à une autre réalité. Choisirons-nous l’orthodoxie, ou déciderons-nous que l’école est capable d’apprendre ?

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